Un espion à Damas

Damas

1977
Skip donne un cours à l’université de Damas sur le système de télévision SECAM, une spécialité française.
A l’hôtel, il rencontre une danoise – la jeune petite amie d’un directeur commercial d’une multinationale.
 Skip, tu m’accompagnes pour visiter le souk ?
Si tu veux ; je prends mon appareil photo et on y va.
 Pourquoi tu parles anglais avec autant d’expressions américaines ?
Ouh là ! vaste question …
 Qui m’intéresse …
Premièrement, au lycée, je lisais plutôt des auteurs américains : Dos Passos, Steinbeck, Herman Wouk, etc.
 Je vois.
Ensuite j’écoutais uniquement du jazz, du blues, du rhythm and blues et j’apprenais quelques chansons.
 Tu m’en chanteras tout à l’heure ?
Hum … Troisièmement, juste après le lycée, j’ai travaillé avec un chercheur américain.
 Tu étais à l’université ?
Non, j’étais autodidacte en électronique.
 Pas ordinaire.
Quatrièmement, je fréquentais des opposants à Nixon, étudiants ou déserteurs.
 Et tu avais une petite amie américaine.
Secret défense !
 En tous cas, voilà pourquoi on peut te prendre pour un américain.
Skip donne son cours à l’université de Damas en anglais, disons en anglo-américain.
Son interprète vers la langue arabe est Hussein Salih, un cadre du parti Ba’ath.
Un jour, dans l’amphithéâtre, un étudiant pose une question en arabe.
Hussein répond en faisant un schéma au tableau.
Skip reprend la parole :
Comme vient de vous le dire monsieur Salih, …
Hussein devient tout blanc. Son cerveau paranoïaque raisonne : si Skip a dit “comme vient de vous le dire” c’est qu’il comprend l’arabe or il ne l’a jamais dit donc Skip est un espion !
Hussein reprend son souffle et continue la traduction.
Le soir, à l’hôtel, deux hommes habillés comme des flics américains de série B s’approchent de Skip et s’adressent à lui en français :
 Monsieur LeGrand, nous voudrions vous parler.
Ils l’invitent à les suivre dans un petit salon de l’hôtel.
 Monsieur LeGrand, vous savez que notre pays est en guerre.
Il me semble que le monde entier sait que votre pays est en guerre au Liban.

 Il s’agit de vous ; nous avons des doutes sur la raison réelle de votre présence à Damas.
Je suis ici à votre invitation.
    Nous avons demandé à votre gouvernement un ingénieur expert en SECAM parlant anglais.
Et comme les Français ne sont pas très doués en anglais il n’y avait pas trop le choix.
    C’est vous qui le dites.
Vous pensez que j’ai été envoyé avec une mission secrète ?
    Vous parlez avec un accent américain, vous comprenez l’arabe et ne le dites pas, vous prenez beaucoup de photos.
Et alors ?
 Vous pourriez très bien être un agent sioniste.
Skip regarde ses interlocuteurs avec étonnement.
Un agent sioniste ?
 Vous avez bien entendu.
1 Vous êtes des contre-espions 2 Vous avez un accent très français 3 Vous avez certainement un réseau en France 4 Ce réseau peut très bien enquêter sur Skip LeGrand, c’est très facile.
 Et alors ?
Vos services doivent savoir que ma famille est connue pour ses positions politiques antiaméricaines. Or les américains sont des alliés d’Israël.
 Votre famille c’est une chose, vous, monsieur LeGrand, pouvez très bien être sioniste.
Le Saint-Esprit aura frappé Skip LeGrand, Skip LeGrand aura renié sa famille ?
 Vous avez peut-être été séduit par une belle juive ou on vous fait chanter.
Vous avez un peu trop d’imagination.
 C’est notre boulot d’avoir de l’imagination pour protéger notre pays.
Au départ c’est quand même la paranoïa de ce crétin d’Hussein Salih qui vous sert d’imagination.
 Les apparences sont contre vous.
Hussein ne sait pas que lorsqu’il parle de technique en arabe il utilise suffisamment de mots anglais et français pour que je sache de quoi il parle. En plus quad il dessine …
 Votre compréhension de l’arabe est quand même curieuse …
Pour un parano, oui ! Je ne comprend pas l’arabe, mon vocabulaire est de cent mots – fatma, couscousi, mechoui, bled – des mots hautement stratégiques !
 Quoi qu’il en soit, Monsieur Salih est un cadre influent …
Et alors ?
 Alors nous vous demandons de limiter vos déplacements au trajet entre l’hôtel et l’université, de ne plus prendre de photos et de ne pas parler avec des Syriens.
Et des Syriennes ?
 Ne faites pas le malin, nous vous parlons gentiment.
C’est exact, vous me traitez d’espion gentiment et ça m’énerve.
 Nous pourrions aussi vous maltraiter.
OK ! Je vais respecter vos consignes !
 C’est mieux comme cela.
Je suppose que la cérémonie finale est annulée.
 Monsieur, LeGrand, vous êtes en pays arabe, nous pouvons vous soupçonner d’être un espion ET vous remercier de votre visite.
Sauf que Hussein n’est pas arabe.
 On ne va pas entrer dans la complexité ethnique du Croissant fertile.
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