Luchini : Connais-toi toi-même !

Fabrice Luchini improvise un discours fort intéressant sur la connaissance de soi.

A voix nue, 4 mars 2015 partie 3, un peu avant la 9ième minute – interview par Jean-Michel Djian.

Bien sûr, Luchini, on l’écoute avant tout !
Mais j’ai voulu « travailler » le propos alors j’en ai fait une transcription écrite – reproduite après les notes du présent article.

En parler mais comment ?

Depuis tout petit, je déteste le « commentaire de texte ». Mais comment faire ? Je vais le découvrir en même temps que toi, lecteur.
Quelques heures plus tard …
Voilà, j’ai écrit la première ébauche de l’article.
Mon apport consiste en particulier à regrouper, en fin de cet article, quelques-une des sources d’inspiration de Luchini – Zarathoustra, Claudel, Weil, etc.

Luchini en grand tisseur

D’abord, préciser que j’écris « Luchini » comme j’écris « Cicéron » ou « Quintilien » – sa modestie dût-elle en souffrir.

Quand on a lu les sources d’inspiration de Luchini – reproduites en fin de cet article – et que l’on revient à son discours, on voit le grand art du tissage.

N’oublions pas qu’il improvise !
Il n’a pas préparé un cours de fac qui s’appellerait « Nietzsche, Claudel et Weil« .

A-t-il déjà fait le tissage en amont de l’interview ? – je lui poserai la question à l’occasion.

Toujours est-il que le tissage est réussit, agréable à entendre et éclairant.

Un mondain, ça ne parle pas de soi

Je n’ai pas de commentaire à faire sur cette citation de Deleuze parlant de Proust mais j’ai une histoire + que vraie qu’il me faut absolument raconter.
Un jour, je rentre tranquillement du boulot quand une jeune personne du sexe féminin avec une trottinette me percute au coin d’une rue.
Le temps d’acheter des pansements Urgo à la pharmacie, Mary & moi faisons connaissance.
Quelque temps après, elle m’invite à un diner où l’on retrouve quelques-uns de ses « amis ». C’est Mary qui dit « amis », un peu comme les « amis » sur FaceBook.
Le lendemain, Mary me fait une sorte de « scène de ménage » – bien que nous ne soyons pas du tout en ménage.
J’ouvre de grands yeux à l’audition de ses reproches acerbes :
Hier soir, tu n’as fait que parler de toi !
Je connais le dit reproche car, déjà, quelques mondains me l’ont fait.
Ma belle, prenons ton mondain de copain DeJour. Si je veux éviter que DeJour ne me parle toute la soirée de ce qu’il a vu à la télé et qui n’intéresse personne, même pas lui, il faut impérativement que je parle de moi !
       Mais DeJour ne parle pas que de télé ! »
Exact ! Il parle aussi des thèses conspirationnistes sur le 11 septembre. »
   Mais …
Hier soir DeJour a parlé mais il n’a jamais dit « je ».
Parce qu’il a sentit qu’il n’y avait de place que pour toi.
Là, Proust, Deleuze et Luchini sont morts de rire.
Un mondain ne parle de lui que sous la torture.
Mais …
Tu peux me dire un seul mot de DeJour qui parle d’émotion, de sensation, de relation ?
Mais …
DeJour ne dira « je » que si j’ai brisé le tabou du « je », si j’ai commencé à dire des émotions, des sensations, des relations.
C’est quoi cette histoire ?
On fait le test quand tu veux ! Tu fais une soirée mondaine et 1 on laisse les mondains causer une demie heure de trucs de télé ou de Figaro ou de Libé, trucs qu’on connaît par coeur et qui ne les intéresse même pas eux. Je reste silencieux et au bout d’un moment un silence de mort règne sur la table.
Il n’y a pas que toi comme …
On vera … 2 Après un moment de silence, je parle de moi pour amorcer le « je » 3 Je les fais parler d’eux – c’est à dire qu’ils ne parlent d’eux que si je les somme de raconter quelque chose de passionnant de leur vie – pour un éditeur, son boulot, pour un castor-autoconstructeur, sa maison, etc. »

       Tu veux dire que tu es indispensable pour que les gens parlent d’eux ? Tu es gonflé !
Non ! Les gens « ordinaires » ils parlent d’eux, je ne suis pas indispensable pour les gens ordinaires. Le jardinier me parle de son jardin, le menuisier de ses meubles.
C’est ça, dit que mes amis sont des snobs arrogants.
Pour l’instant, c’est toi qui le dit … Proust aussi.
Salaud !
Le sujet du moment c’est que tes amis les mondains, ils ne parlent pas d’eux, sauf peut-être de ce qu’ils ont consommé – croisière, etc. mais surtout pour dire le prix, pas pour décrire les gens qu’ils ont rencontré.
       Putain ! Tu les habilles pour l’hiver, mes amis.
Je suis juste observateur ! DeJour et les autres ne diront des choses intéressantes sur eux que si j’amorce la pompe, la pompe à « je » 1 En parlant de moi 2 En les sommant de parler d’eux.
       Tu fais chier ! T’as toujours raison !

Sans commentaire !

Nietzsche, inventeur de la thérapie des profondeurs

Irvin Yalom m’a fait mourrir de rire avec son « Et Nietzsche a pleuré ! »
Une fable où il imagine Nietzsche en thérapie avec Breuer, le pote à Freud.
Et Nietzsche invente ce qui deviendra la psychanalyse – il est aussi question d’autres approches thérapeutiques.
Luchini partage avec nous une pensée du Zarathoustra (1) qu’il résume : « Je voudrais que votre prochain vous devienne insupportable pour que vous compreniez qui est votre ami à l’intérieur de vous. »
En une seule phrase, Nietzsche met en scène une multiple polarité :

  • prochain/ami
  • extérieur/intérieur
  • supporté/souhaitable
  • ignorer/comprendre

Le combat initié par Nietzsche – continué par Freud et Lacan – est celui contre la confusion entre la colonne de gauche – prochain, extérieur, supporté, ignorer – et la colonne de droite – ami, intérieur, souhaitable, comprendre.

Polarité entre la relation mondaine et la relation vraie – l’ami avec qui il y a de la compréhension, de la compassion.
Le prototype de la relation vraie étant la relation avec le psychanalyste. (9)
Nietzsche dit que son boulot de penseur c’est de « philosopher à coup de marteau » et cela deviendra « psychanalyser à coup de marteau« . Le marteau ayant comme fonction d’exploser le discours conventionnel, le discours mondain, le discours moralisateur, le discours d’instituteur, le discours de professeur, etc.
Luchini : « il faut quand même que je m’y sois colleté à ce que je suis« .
Le psychanalyste : « Le psychanalysant s’exerce au maniement du marteau, à l’attaque des tabous. »
La thérapie des profondeurs ne peut commencer qu’en brisant le masque, le faux-self décrit par Winnicott. 

Miroir, oh miroir !

Je résume le propos de Luchini tel que je l’entends. (7)
Si je me regarde dans le miroir et que je me vois vraiment c’est que j’ai fait un vrai travail dans les profondeurs – disons de ma névrose.
Après ce travail sur le fond de moi, je regarde mon image dans le miroir et je me fais moins peur à moi même, je m’angoisse moins moi-même.
Alors, je peux remplacer le miroir par l’autre, avoir une conversation avec l’autre, construire avec l’autre.
D’ailleurs, au bout d’un certain temps de psychanalyse, les gens construisent : une relation amoureuse, une entreprise, une maison, le rêve de leur vie.
Parce que je me fais moins peur, l’autre me fait moins peur.
Parce que je m’angoisse moins de moi-même, l’autre m’angoisse moins.
Alors je peux lui laisser une place, à l’autre, parce que je sais que je vais « faire avec » sa peur et son angoisse. (10)
Globalement, je vais adopter un autre type de relation à l’autre.
Je ne vais plus avoir besoin de « prendre le dessus » sur l’autre, de le subjuguer, de l’hypnotiser, de le mettre en transe.
Si je suis un grand discoureur, je vais rester un grand discoureur mais mon besoin de tirer les ficelles de l’autre-vu-comme-marionnette, ce besoin va devenir « acceptable ».
Luchini dit : « La psychanalyse ne fait aucune miracle, mais elle vous rend plus praticable pour les autres. » (11)
Belle formule !
Entre gens « mieux praticables pour les autres« , souvent on se reconnait.
On écoute l’interview de Luchini et on se dit : « Ce garçon a fait un travail avec psychanalyste, c’est pas possible autrement. »
La lucidité sur soi naturelle n’existe pas – il faut prendre un chemin de Damas pour arriver à la lucidité. (8)
Luchini ironise :  « Comme dirait Woody Allen « ça fait 41 ans que ça dure, ça va un peu mieux ! »
Faute d’une révélation à Damas, le travail avec psychanalyste dure « un certain temps ».
Un temps certain pour devenir mieux praticable.

Voilà !

Au commencement il y a le discours riche, interpellant, de Luchini.
On se sent toujours « con » de rajouter quelque chose … en plus.
Mais mon premier directeur de recherche – en 1988 – me dit : « Ce que tu diras ne sera peut-être pas du génie pur mais ce sera un autre discours. Et le savoir évolue par la production de discours autres, fussent-ils modestes. »
Et ça fait donc 41 ans – tiens ! le même chiffre que Woody Allen – que je produis du discours autre et modeste.
Merci, lecteur, de ton attention.

Notes

Remarque : Les notes sont à là fois pour le texte ci-dessus et pour les extraits rapportés ci-après ; l’ordre des notes est donc « composite ».

On peut lire les notes après avoir lu l’article … ou avant.

(1) Luchini a en tête la page 80 de Ainsi parlait Zarathoustra – copiée ci-après.

(2) Luchini emploi deux fois le mot « élucider ». A-t-il en tête la proposition de Michel Foucault : le chercheur en sciences de l’homme produit du « discours élucidant » ?

(3) C’est le travail de la lignée Nietzsche – Freud – Lacan.

(4) J’ai retrouvé le texte de Simone Weil auquel pense Luchini – texte reproduit ci-après.

(5) On trouve en ligne cette phrase de Deleuze citée par d’autres mais sans indication du contexte.

(6) Texte de Claudel ci-après.

(7) Il est passionnant d’entendre ce que Luchini dit de l’expérience psychanalytique.

(8) Tous les « sages » décrivent un Chemin de Damas plein d’embuches.  On se rappelle que le méchant Saul de Tarse – persécuteur des premiers chrétiens – a des soucis quand il arrive à Damas : « Pendant trois jours, il fut privé de la vue et il resta sans manger ni boire. » Puis un miracle advient et l’homme qui sort de Damas est le bon Saint Paul, devenu disciple du Yeshoua de Galilée.
Par ailleurs, tous les authentiques chamanes-guérisseurs sont des rescapés d’un mal qui les a frappés. La sagesse ne vient pas en claquant des doigts !

(9) Tout à fait par hasard Mary – la « jeune femme avec amis mondains » évoquée plus haut – a des difficultés à se relier avec un-e psychanalyste.

(10) Dans les cas extrêmes, « faire avec » peut aussi être « éviter l’autre » parce qu’il est vraiment trop toxique pour moi.

(11) Mais on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.
Après psychanalyse, on est nettement plus praticable pour certains. Mais, pour d’autres, la lucidité sur soi est vécue comme une lucidité sur eux – ce qui n’est pas faux – et ils ne supportent pas.
Il y a aussi ceux qui restent dans leur besoin d’être des marionnettes et ils ne supportent pas qu’on ne tire plus leurs ficelles.
Ne plus être séducteur est très risqué : on risque la dénonciation.

Le « discours élucidant » de Fabrice Luchini (2)

Transcription d’un extrait de A voix nue avec Jean-Michel Djian, vers la minute 9 de la partie 3 .

Luchini : Je préfère la phrase de Nietzsche (1) : « Je voudrais que votre prochain vous devienne insupportable pour que vous compreniez qui est votre ami à l’intérieur de vous, je ne vous enseigne pas l’amour du prochain – disait Nietzsche –  mais l’amour du plus lointain. Je voudrais que la présence du prochain vous devienne insupportable pour que vous compreniez qui est votre ami » C’est une mythologie moderne incroyable. Y-a pas de pensée sérieuse s’il y a pas de solitude, y-a pas d’pensée même si on adore être ensemble pour frotter nos cervelles et s’branlotter pour se rassurer. Mais la . notre condition métaphysique elle est d’être seul.

Sotto voce
Enfin j’veux pas employer des grands mots, hein.

Qu’est-ce que c’est que cette chose de se retrouver ensemble ?
Faut se retrouver avec soi,  vous pensez pas ?

Moi je pense qu’il faut mieux se retrouver avec soi parce que vous ne pouvez témoigner de choses passionnantes que si vous êtes rentré dans votre chaos.

Après, vous pouvez témoigner de quelque chose mais si c’est pour se branler à être toujours ensemble dans des meetings – qu’ils soient de gauche ou de droite – tout ça c’est dl’a … bon c’est agréable m’enfin oui   c’est une ivresse, pourquoi pas.

Jean-Michel Djian : Là nous sommes ensemble, Fabrice Luchini.

Alors ça c’est la merveille c’est, c’est à la fois là c’est là où Spinoza, même un philosophe que je connais très mal, Levinas, heu … c’est merveilleux l’autre. Il est pas question de se priver du miracle – comme dit Levinas – de l’autre.

Emphatique
Mais pour être avec l’autre, faut avoir compris des choses en soi.
Si tu n’as rien compris en toi, si, comme dit Simone Weil (4), tu n’as rien élucidé, qu’est-ce que tu vas comprendre de l’autre ?
Tu ne comprendras de l’autre que ce que t’as vaguement compris de toi.

Sotto vocce
J’ai aucune raison de m’énerver.

Essayons d’être très clair.
Je ne peux jouir de l’autre qu’en ayant de l’empathie, pour avoir de l’empathie il faut que je le comprenne.
Pour le comprendre, au sens premier (le prendre avec) il faut que je comprenne des choses en moi pour que ce qu’il est résonne en moi.

Et pour que ça résonne en moi comme un instrument musical , il faut quand même que je m’y sois colleté à ce que je suis (qu’est minable, médiocre, chaotique, inconséquent).
Mais tant que tu n’as pas un début d’élucidation de ce que tu es, qu’est-ce que tu vas recevoir de l’autre?
Tu ne vas rien comprendre de l’autre parce que pour comprendre l’autre et bien il faut avoir con …
Essayons d’être très concret là dessus.
Tu n’as de sympathie avec l’autre que ce que tu as accepté de sympathie avec toi.
Une véritable sympathie (pas une relation mondaine hein, ça c’est autre chose, ça c’est une ivresse).

C’est intéressant d’ailleurs, Deleuze disait “Les personnages de Proust sont passionnants ils ne parlent jamais d’eux même, ils n’ont pas cette vulgarité-là.” (5)
J’adore cette phrase.
On a le droit d’être un mondain, on connaît tous des mondains.
C’est des drôles de race les mondains. Ils ont des dîners tous les soirs, ils se bruitent, ils disent les mêmes conneries.
Nous aussi, moi je ne suis pas mieux qu’eux. Dire des conneries avec des autres. Regarder Compléments d’enquête ou Faites entrer l’accusé. (…)
Parce ce que moi je suis complètement débile, le soir j’ouvre la télé et j’aime énormément les affaires de crime, de drogue, je me tape une heure et demie tous les jours de Enquête pas exclusive mais tu vois  tous ces trucs sur D8 bien ringards où y-a toujours des drames la … le dernier hier ils ont tué 7 personnes dans un frigidaire. Tu vois c’est …
Donc  je ne suis pas mieux qu’un mondain. Il a raison. Je ne vais pas me mettre à juger.

Ce que je peux dire modestement, c’est … mon affection pour l’autre ne dé … ne peux pas ne pas dépendre de ce que j’ai accepté d’aimer un peu en moi.
Car si je ne connais rien du tout de moi et si je ne sais pas qui je suis, je vais être dans un tel état d’incertitudes, de non présence, que je ne vais rien voir dans l’autre, car je vais voir dans l’autre

Off
ça la phrase de Nietzsche est admirable, admirable (1)

Je ne vais voir dans l’autre qu’une confirmation de moi.
Je vais l’utiliser, l’instrumentaliser pour en faire un spectateur et non pas une rencontre.

Là le truc est piégé, vous êtes interviewer, je suis interviewé.
On passerait pas trois heures comme ça.
Ou alors faudrait que vous soyez une femme et que vous soyez séduisante.
Vous êtes un bel homme mais vous n’êtes pas une femme, pour moi.

Ce que je veux dire c’est que quand les gens disent « mais moi je ne peux pas vivre sans les autres »
Mais bien sûr, on est tous pareils.
Sauf que ne dis pas ça, dis que t’as besoin d’écho de toi et que tu utilises l’autre, comme un spectateur. Tu le réduis.

Ce n’est pas un rapport, ça va en sens unique. Tu viens tu viens lui broyer des éléments …

En un mot – la phrase de Nietzsche l’écrit très très bien (1) – Tu vas chercher l’autre uniquement pour te confirmer dans ce que tu es et dans son erreur et tu utilises son soleil pour te chauffer à son erreur.

Donc ne croyez pas que les gens qui disent la phrase banale :
Il prend un voix “de mondain”.
« Je ne m’intéresse pas moi, ne m’intéressent que les autres, c’est la rencontre avec les autres que j’aime »
Couillon ! Il n’y a pas de rencontre avec les autres. (3)
On aimerait tous ne pas se rencontrer.
Qui c’est qui aurait la prétention de penser que son petit moi est praticable, personne !Qu’est-ce qu’il y a de plus pénible que d’être avec soi-même ?

« L’homme s’ennuie et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance« , disait Claudel. (6)
On s’ennuie, on est mal avec nous.
On sait pas, on n’y comprend rien.
On est chaotique, contradictoire, on est merdique.
C’est un paquet de merde de rencontrer son moi.

En même temps, si tu ne le rencontres pas du tout, et ben tu ne peux pas comprendre beaucoup des autres

Ainsi parlait Zarathoustra, page 80

« Je voudrais que tous ces prochains et leurs voisins vous deviennent insupportables.

Il vous faudrait alors créer par vousmêmes votre ami au cœur débordant.

Vous invitez un témoin quand vous voulez dire du bien de vous mêmes ;
et quand vous l’avez induit à bien penser de vousc’est vous qui pensez du bien de vous.

Celui  seul ne ment pas qui parle contre sa consciencemais surtout celui qui parle contre son inconscience.
Et ainsi vous parlez de vous dans vos relations et vous trompez le voisin sur vousmêmes.

Ainsi parle le fou : « Les rapports avec les hommes gâtent le caractèresurtout quand on n’en a pas. »

L’un va chez le prochain parce qu’il se cherchel’autre parce qu’il voudrait s’oublier.
Votre mauvais amour pour vousmêmes fait de votre solitude une prison.

Ce sont les plus lointains qui payent votre amour du prochain ; et quand vous n’êtes que cinq ensemble, un sixième doit mourir.

Je n’aime pas non plus vos fêtes : j’y ai trouvé trop de comédienset même les spectateurs se comportaient comme des comédiens.

Je ne vous enseigne pas le prochainmais l’ami.
Que l’ami vous soit la fête de la terre et un pressentiment du Surhumain.

Je vous enseigne l’ami et son coeur débordant.
Mais il faut savoir être tel une éponge quand on veut être aimé par des cœurs débordants.

Je vous enseigne l’ami qui porte en lui un monde achevéune enveloppe du bien l’ami créateur qui a toujours un monde achevé à offrir. In WikiSource

Paul Claudel, l’Echange

Lechy Elbernon. – Moi je connais le monde. J’ai été partout. Je suis actrice, vous savez. Je joue sur le théâtre. Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c’est ?

Marthe. – Non.

Lechy Elbernon. – Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.

Marthe. – Quoi ? Qu’est-ce qu’ils regardent, puisque tout est fermé ?

Lechy Elbernon. – Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu’il y a derrière quand il est levé. Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai.

Marthe. – Mais puisque ce n’est pas vrai ! C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort.

Lechy Elbernon. – C’est ainsi qu’ils viennent au théâtre la nuit.

Thomas Pollock Nageoire. – Elle a raison. Et quand ce serait vrai encore, qu’est-ce que cela me fait ?

Lechy Elbernon. – Je les regarde, et la salle n’est rien que de la chair vivante et habillée. Et ils garnissent les murs comme des mouches, jusqu’au plus fond. Et je vois ces centaines de visages blancs. L’homme s’ennuie, et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance.

Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c’est pour cela qu’il va au théâtre.

Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux.

Et il pleure et il rit, et il n’a point envie de s’en aller.

Simone Weil La pesanteur et la grâce

C’est une faute que de désirer être compris avant de s’être élucidé soi-même à ses propres yeux. C’est rechercher des plaisirs dans l’amitié, et non mérités. C’est quelque chose de plus corrupteur encore que l’amour. Tu vendrais ton âme pour l’amitié.
Apprends à repousser l’amitié, ou plutôt le rêve de l’amitié. Désirer l’amitié est une grande faute.
L’amitié doit être une joie gratuite comme celle que donne l’art, ou la vie. Il faut la refuser pour être digne de la recevoir : elle est de l’ordre de la grâce («Mon Dieu, éloignez-vous de moi…»). Elle est de ces choses qui sont données par surcroît. Tout rêve d’amitié mérite d’être brisé. Ce n’est pas par hasard que tu n’as jamais été aimée… Désirer échapper à la solitude est une lâcheté. L’amitié ne se recherche pas, ne se rêve pas, ne se désire pas ; elle s’exerce (c’est une vertu). Abolir toute cette marge de sentiment, impure et trouble. Schluss !
Ou plutôt (car il ne faut pas élaguer en soi avec trop de rigueur), tout ce qui, dans l’amitié, ne passe pas en échange effectifs doit passer en pensées réfléchies. Il est bien inutile de se passer de la vertu inspiratrice de l’amitié. Ce qui doit être sévèrement interdit, c’est de rêver aux jouissances du sentiment. C’est de la corruption. Et c’est aussi bête que de rêver à la musique ou à la peinture. L’amitié ne se laisse pas détacher de la réalité, pas plus que le beau. Elle constitue le miracle, comme le beau. À vingt-cinq ans, il est largement temps d’en finir radicalement avec l’adolescence…

Emmanuel Lévinas : oeuvre à identifier

pour échapper à la tragédie du petit Moi de l’individu, il y a le miracle du visage de l’autre

Trouvé :
Ou comme le dit Emmanuel Lévinas : assis dans son lit, au milieu du silence de la nuit, l’enfant «entend» l’existence être. Cette peur initiale, ressentie au début de toute chose, est la source de notre faculté de penser, c’est la brèche qui fait entrer en nous «de l’autre». Et c’est cette émotion que nous devons retrouver sans cesse, le miracle de son ouverture, pour que la peur ne nous domine pas mais cède la place à son double solaire, l’émerveillement. Ou l’art comme condition du politique, et non l’inverse. Car après la mort de Dieu, c’est l’art qui aujourd’hui prend en charge cette catégorie d’expériences et qui permet de vivre le choc – le miracle – de l’autre. Source ? Robert Richard L’émotion européenne Éditions Varia ?Collection “Philosophie” in Christiane Lemire

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Fabrice Luchini

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