La médecine de Descartes

Si mon lecteur préfère commencer par un exemple concret je propose :
Le patient-pilote et les deux médecines

C’est seulement en l’an 1999 que Vincent Aucante – dans une thèse – traduit en français et organise les écrits de René Descartes sur la physiologie et la médecine. (1)

Loin de constituer un appendice à l’œuvre philosophique et scientifique, les écrits médicaux de Descartes (en prenant le mot « médecine » dans son sens le plus vaste, incluant l’anatomie, la physiologie, l’embryologie) correspondent, d’après un calcul d’Aucante, à un cinquième environ de l’œuvre, correspondance non comprise. R.C.

Descartes a 42 ans quand il promet à Constantijn Huygens un Abrégé de médecine.

Descartes ambitionne la compréhension de la « mécanique » de l’homme sain pour pouvoir comprendre l’homme malade.

C’est un exercice {la dissection} où je me suis souvent occupé depuis onze ans, et je crois qu’il n’y a guère de médecin qui y a regardé de si près que moi. Mais je n’y ai trouvé aucune chose dont je ne pense pouvoir expliquer en particulier la formation par les causes naturelles, tout de même que j’ai expliqué, en mes Météores, celle d’un grain de sel ou d’une petite étoile de neige […]. Mais je n’en sais pas encore tant pour cela, que je puisse seulement guérir une fièvre. Car je pense connaître l’animal en général, lequel n’y est nullement sujet, et non pas encore l’homme en particulier, lequel y est sujet. Descartes Lettre à Mersenne du 20 février 1939, AT II, 525-526 in R.C.

Superbe lucidité épistémologique de notre homme :
– d’un côté il progresse dans sa connaissance de la mécanique de l’homme général
– de l’autre il ne peut ni expliquer ni guérir la fièvre de l’homme particulier

D’un côté, Descartes est assurément l’un des tout premiers, sinon le premier, à avoir formulé l’idée d’une médecine purement scientifique dont la thérapeutique serait une simple application et qui pourrait, dès lors, nous garantir une maîtrise en droit illimitée sur notre nature, nous « exempter d’une infinité de maladies » …  Il ouvre ainsi la voie à la médecine moderne comme techno-science. R.C.

Pour Descartes, une médecine purement scientifique s’élève au dessus de la situation clinique – la technè d’Aristote.

En même temps que la technè, c’est donc l’homme malade, sa singularité, sa parole, sa souffrance, son histoire, l’ensemble de ses relations sociales et le tout de sa situation existentielle, qui sont évincés de la médecine – et, par suite, aussi, le médecin lui-même et la relation thérapeutique. R.C.

Au début du 17ième siècle, lee rêve de Descartes est celui d’une médecine pure.

Au début du 20ième siècle, les propos de Nietzsche sont déformés et détournés par les « purificateurs » allemands.
En parallèle, les propos de Descartes sont déformés et détournés par les « purificateurs » français.

Les purificateurs allemands commencent leur action purificatrice sur les handicapés mentaux et les homosexuels, ne l’oublions pas.
En France, le 11 septembre 1941, les purificateurs de Vichy décident de débarrasser la médecine et la pharmacie françaises « scientifiques » des pratiques « impures » : la formation et le diplôme d’herboriste sont supprimés.
L’objectif est de faire disparaitre les 5 mille officines où, à la fois, on diagnostique, on prescrit et on soigne par les plantes et les minéraux.
Il s’agit de tuer la Seconde médecine qui guérit des milliers de Français chaque année.

Revenons à Descartes et à sa seconde approche de la médecine.
Il ne s’agit plus de médecine pure mais de comprendre les maladies réelles de ses correspondants – en particulier la mélancolie d’Elisabeth de Bohème.
Les cas d’Elisabeth et d’autres amènent Descartes à être le premier à affirmer clairement le lien de cause à effet entre les « dynamiques psychiques » et les maladies du corps.

… la médecine psycho-somatique se voit toujours confrontée au même dilemme : d’un côté, la nécessité de distinguer deux entités pour pouvoir établir entre elles un lien causal (sans quoi, elle ne pourrait atteindre à aucun statut explicatif, donc scientifique) ; de l’autre, la nécessité d’affirmer que ces deux entités n’en forment qu’une seule, sans quoi il n’y aurait jamais de maladie humaine. On retrouve là exactement les termes de Descartes. R.C.

Dans la pratique de la Seconde médecine ce dilemme est clair et ne pose pas de problème.
A un moment donné, c’est, par exemple, une thérapie émotionnelle qui est mise en oeuvre.
Le patient travaille sur sa « psyché » et son corps va mieux.
A un autre moment, c’est le massage MGCTCP qui est mis en oeuvre et cela libère des trauma émotionnels.

Si le patient additionne les approches par l’esprit et par le corps c’est :
– soit qu’il a eu l’intuition de la double dynamique – Descartes décrit cette intuition
– soit qu’il a lu/rencontré un praticien de la Seconde médecine qui l’a sensibilisé au fait qu’il est un corps-esprit

Descartes a un second « patient épistolaire » William Cavendish, Marquis de Newcastle.

Tout ce que j’en puis dire à présent [i.e. de la médecine] est que je suis de l’opinion de Tibère, qui voulait que ceux qui ont atteint l’âge de trente ans, eussent assez d’expériences des choses qui leur peuvent nuire ou profiter, pour être eux-mêmes leurs médecins. Descartes, Lettre au Marquis de Newcastle 1645/49 ans

En effet, il me semble qu’il n’y a personne, qui ait un peu d’esprit, qui ne puisse mieux remarquer ce qui est utile à sa santé, pourvu qu’il y veuille un peu prendre garde, que les plus savants docteurs ne lui sauraient enseigner. Ibidem

Descartes décrit ce que je nomme le patient-pilote de la dynamique thérapeutique dans l’exemple du patient avec calcul biliaire.

Le Marquis est un passionné de chevaux qui en sait quelque chose de l’instinct des animaux pour leur santé.
La première observation est celle de la pratique du jeûne prolongé par un animal malade.
La seconde est celle du choix de telle ou telle herbe, de telle ou telle fleur, etc. par l’animal en fonction de ses besoins vitaux.

Descartes décrit l’instinct humain comme « une certaine impulsion de la nature à la conservation de notre corps ».

Descartes trouve dans Hippocrate : « Il faut que l’homme qui est intelligent, comprenant que la santé est le premier des biens, sache se secourir de son chef dans les maladies »

En 2021, le constat est le même : lorsqu’un patient est affecté d’une maladie suffisamment complexe il en est le meilleur observateur. S’il s’applique un traitement, il est à nouveau le meilleur observateur des effets de ce traitement.

L’Instinct est le grand médecin de tous les hommes en général et en particulier préférable à tous les autres Médecins, et les remèdes qu’il nous fait trouver pour la guérison de nos maladies [sont] préférables à tous les remèdes que l’art prépare à grands frais. Jean Devaux Chirurgien 1649-1729 in Aziza-Shuster

Cela fait donc plus de vingt cinq siècle que ce que je décris comme le patient-pilote qui orchestre sa dynamique thérapeutique est considéré par des philosophes et des médecins comme l’idéal pour retrouver la bonne santé !!!

Notes

(1) La base du présent article est une article de Claude Romano
Les trois médecines de Descartes 
in Dix-septième siècle 2002/4 (n° 217), pages 675 à 696 CAIRN Citations indiquées par R.C.
Même si j’arrive à la conclusion exactement inverse de l’auteur !!!

Références

Aucante Vincent L’horizon métaphysique de la médecine de Descartes, thèse, Lille, 1999.

Aucante Vincent, La philosophie médicale de Descartes. Presses Universitaires de France, « Science, histoire et société », 2006, 504 pages. ISBN : 9782130551164. DOI : 10.3917/puf.aucan.2006.01.

Aziza-Shuster É Le médecin de soi-même, PUF, 1972

Descartes, Écrits physiologiques et médicaux, présentation, textes, traductions, notes et annexes de Vincent Aucante, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 2000.

Crédit illustration

Wikimedia https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Descartes-reflex.JPG

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